PARTEZ A LA RENCONTRE DE MARCELIN BILIN

LES CIRQUES
  • Carnet d'Inspiration Culinaire

Au cœur du cirque de Mafate, Marcel Bilin brasse sa bière dans un îlet accessible uniquement à pied. Une brasserie artisanale née entre les remparts, les sentiers de randonnée et les rêves d’un jeune Mafatais.

Pour rencontrer Marcel Bilin, il faut marcher.

Quitter les routes, laisser derrière soi le littoral, puis entrer dans Mafate. Suivre les sentiers qui traversent les ravines, longent les remparts volcaniques et relient entre eux ces petits villages accrochés à la montagne qu’à La Réunion on appelle : “îlets”.

Ici, aucune voiture. Aucun axe routier. Seulement la marche.

Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, le cirque de Mafate est l’un des territoires les plus enclavés de France. Un monde entouré de montagnes vertigineuses, où l’hélicoptère fait encore office de camion de livraison.

Et c’est ici, à Grand Place Les Hauts, entre le Piton Calumet et les remparts du Maïdo, que Marcel est né. Ici qu’il a grandi. Ici aussi qu’il a choisi de construire sa vie.

Un enfant de Mafate

Devant la case familiale, la maman de Marcel tresse encore des chapeaux, assise sur une chaise en bois, du haut de ses 90 ans, les doigts fidèles à ce savoir lontan.

Plus loin, un carry mijote. Les cuves inox attrapent la lumière du matin. Des sacs de malt s’empilent. À quelques pas de là, les cerfs attendent leur ration.

Et au milieu de ce tableau-là, qui semble presque figé dans un autre temps, entre l’odeur du houblon et celle du feu de bois : Marcel brasse sa bière.

Le sourire éclaire immédiatement son visage. Un regard doux, presque timide. Une présence calme, paisible, qui contraste avec l’ampleur de ce qu’il fait ici, au cœur du cirque le plus isolé de l’île.

Marcel a grandi à une époque où Mafate n’avait ni électricité ni internet.

Ses parents cultivaient pour se nourrir : patates, manioc, maïs, quelques cochons, des poules.

Les petits les aidaient dès qu’ils étaient assez grands pour porter quelque chose.

“Pour aller faire des courses sur le littoral, on se levait à trois heures du matin, on descendait à pied, on remontait le soir avec les provisions sur le dos.” Ce qui ferait aujourd’hui un bon entraînement pour le Grand Raid, faisait simplement partie du quotidien des Mafatais.

Marcel raconte ça avec simplicité. Sans nostalgie forcée. Sans plainte non plus.

« On était misère, mais on vivait heureux. »

Aujourd’hui, le Mafatais mène plusieurs vies à la fois : Brasseur. Gîteur. Éleveur de cerfs. Père de famille aussi.

Dans la même journée, il peut accueillir des randonneurs, nourrir ses bêtes avec la drêche issue du brassage, aller chercher du ravitaillement, embouteiller sa production et s’occuper de sa famille.

Mais Marcel parle rarement de difficulté.

Le rêve qui attendra trente ans

À seize ans, une sortie scolaire l’emmène visiter une grande brasserie industrielle quelque part sur le littoral.

Il découvre les cuves, les fermenteurs, la mécanique du vivant maîtrisée par l’acier.

Quelque chose se passe en lui. Pas l’envie de boire de la bière. L’envie de la fabriquer.

« J’ai vu ça, ça m’a attiré. D’un coup, je ne sais pas pourquoi. »

Mais dans les années 80, depuis Mafate, ce rêve paraît inaccessible. Les machines lui semblent immenses, réservées à un autre monde.

Il rentre chez lui avec ce rêve dans la poche et le garde là, au chaud.

Il a seize ans. Il attendra trente ans pour le réaliser.

La clé

Entre-temps, Marcel construit sa vie : ouvrier à l’ONF, une maison bâtie à la force des bras, un élevage de cerfs sur les hauteurs, et un gîte ouvert en 2015, pour accueillir les randonneurs de passage à Grand Place les Hauts.

Et puis un jour, il y a cette rencontre qui change tout.

Les marcheurs lui demandent souvent une bière après leur randonnée. Un soir, l’un d’eux lui parle de brassage artisanal.

« C’est comme s’il m’avait donné la clé pour ouvrir la porte de la bière. »

Son rêve d’adolescent devient possible.

Le voyageur lui transmet des contacts. Marcel visite des brasseries en métropole, se forme, expérimente.

En 2020, il réalise son premier brassin : trente litres.

Des fermenteurs en plastique, quelques bouteilles offertes aux randonneurs.

« Je leur disais : j’ai pas la Dodo… mais j’ai ma bière. »

Les gens goûtent. Aiment. L’encouragent.

Alors Marcel continue…

Brasser au bout du monde

Trente litres, puis soixante, puis trois cents, puis six cents. Une progression lente, têtue, patiente.

À Mafate, chaque sac de malt, chaque bouteille, chaque pièce de matériel doit atteindre le cirque. On charge, on conduit jusqu’au point d’hélitreuillage, puis l’hélico fait le dernier morceau, celui que la route ne fera jamais.

“Pour moi, les contraintes, il n’y en a pas trop. Quand tu es motivé, les difficultés, tu passes.”

Brasser ici, c’est accepter que tout soit plus lourd, plus lent, plus cher, et décider que ce n’est pas une raison pour renoncer.

Et chez Marcel, il y a cette force tranquille : faire quelque chose d’immense sans jamais le raconter comme un exploit.

La Mafataise, visage de famille

Puis Élodie arrive.

Elle était venue à La Réunion avant un départ en tour du monde. Elle découvre Mafate, rencontre Marcel… et n’en repart jamais.

Elle l’aide à structurer le projet, à lui donner une nouvelle ampleur. C’est aussi elle qui a l’idée de l’étiquette.

Marcel cherchait un visage pour représenter sa bière.

“Pourquoi tu ne mets pas le portrait de ta maman ?”

Le déclic.

La mémé, la case en tôle, les chapeaux tressés : tout ce qui raconte son histoire se retrouve désormais sur les bouteilles de La Mafataise.

« C’est aussi un hommage que je rends à maman. À l’endroit où la brasserie se trouve, c’est là où j’ai grandi… il n’y a pas mieux que de mettre sa photo en valeur sur l’étiquette.»

Leur petit Marcello, lui, crapahute partout. Parfois perché sur les épaules d’Élodie, il regarde son père brasser avec les yeux ronds. Comme hypnotisé. Comme si le rêve se transmettait déjà, sans un mot.

Faire exister ses rêves

Marcel expérimente sans cesse : bière au jamblon, brune à la vanille, recettes au poivre sauvage de Madagascar, blondes plus classiques aussi.

Mais derrière les recettes, il y a surtout une idée simple : créer quelque chose qui appartient pleinement à Mafate.

Marcel le dit avec pudeur : il est fier.

Fier d’avoir réussi à faire exister ce projet ici, au cœur du cirque.

« Dire qu’à La Réunion on brasse… et qu’à Mafate aussi, on peut brasser. »

Et peut-être que tout son parcours tient là.

Dans l’idée qu’un rêve né dans un îlet isolé puisse finir par exister pour de vrai.

Loin des grandes villes. Loin des moyens immenses. Loin des chemins faciles.

Juste avec du temps. De la patience. Et cette détermination silencieuse des gens qui avancent sans faire de bruit.

À Grand Place Les Hauts, Marcel brasse plus qu’une bière. Il brasse une part de Mafate.

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