PARTEZ A LA RENCONTRE DE CORINNE ROMEDER

L'OUEST
  • Carnet d'Inspiration Culinaire

À Saint-Gilles-les-Bains, Corinne Romeder sublime les fruits de La Réunion dans son Atelier de Haute Confiture. Entre exigence du goût, respect des producteurs et créativité gourmande, elle imagine depuis plus de dix ans des confitures artisanales devenues emblématiques de l’île.

Sur la côte Ouest de La Réunion, tout près du lagon, une maison discrète s’anime dès l’aube au rythme des cageots de mangues et des paniers de fruits de la passion gorgés de soleil. Dans l’air, une odeur douce et familière : celle du sucre qui chauffe lentement dans les chaudrons de cuivre.

Ici naissent les confitures artisanales Coco Passion. Et au cœur de ce ballet précis, il y a Corinne : un regard rieur, un bandana rose vif noué dans les cheveux, une présence à la fois pétillante et tranquille. Elle raconte son savoir-faire sans effets, avec l’assurance calme de celles et ceux qui maîtrisent leurs gestes.

Quand elle évoque les fruits de l’île, c’est avec la tendresse qu’on réserve aux personnes que l’on aime. Parce qu’un fruit, chez elle, n’est jamais “juste” un ingrédient : c’est une saison, un producteur, une histoire.

« Ce verger, c’est les goûts de mon enfance, c’est les souvenirs d’enfance, c’est tout ce qu’il y a de plus doux et de plus cher. »

Une passion qui vient de loin

Son amour pour la confiture est né loin de l’île intense. Dans les Hautes-Alpes de son enfance, auprès de sa grand-mère, entre des tartes aux pommes nappées de gelée de groseille et des casseroles qui bouillonnent dans la cuisine familiale. Très tôt, Corinne observe, goûte, essaye. La cuisine devient une passion, un langage instinctif.

 

Puis la vie avance.

À la trentaine, elle s’installe à La Réunion avec sa famille : Pascal, son mari, et leurs deux garçons. Elle découvre les marchés forains, les producteurs, les fruits tropicaux : mangues José, tangors, papayes, fruits de la passion, ananas Victoria, pitayas… L’île lui tend ses saveurs et ses couleurs sans retenue.

Au début, Corinne fait des confitures comme beaucoup de mères de famille cuisinent, pour faire plaisir à la maison. Pour les goûters, les petits-déjeuners du week-end, les pots qu’on offre aux amis.

Et puis, un jour, sans grand plan, quelque chose se met en marche.

Une agricultrice lui confie des fruits de la passion. Corinne cherche alors autre chose : moins de sucre, plus de fruit, des textures plus justes, des goûts plus nets. De ces essais naît l’une de ses premières créations emblématiques : le Délice Passion. Les gens plongent une cuillère dans le pot, et les visages s’éclairent.

« J’avais cet effet wow dans les yeux de ceux qui goûtent mes confitures. »

Alors, à 50 ans, là où beaucoup choisissent de ralentir, elle se lance. Pas pour “devenir cheffe d’entreprise”, dit-elle. Ce n’était pas l’objectif. Ce qu’elle cherchait, c’était plus simple et plus exigeant à la fois : partager, faire plaisir et se faire plaisir.

Le fruit, d’abord. Toujours.

Depuis onze ans, Coco Passion suit cette ligne avec une rigueur qui frôle l’obsession, dans le meilleur sens du terme.

La gamme compte aujourd’hui une soixantaine de parfums. Les grands classiques de l’île : ananas Victoria, mangue, goyave, patate douce, le fameux “délice de passion”, chacun travaillé avec précision.

Et puis il y a les créations plus inattendues : la gelée de fleurs de flamboyant, “la confiture de Noël”, l’ananas-pitaya jaune et ses petites graines qui craquent sous la dent, le bilimbi, les fleurs, les agrumes… Des associations parfois soufflées par les producteurs eux-mêmes.

Corinne écoute, imagine, tente, recommence. Sa créativité se construit dans la curiosité et la gourmandise, avec une seule boussole : être juste avec le fruit.

La confiturière choisit elle-même une grande partie de ses fruits auprès de producteurs de l’Ouest. Avec le temps, ils ont appris à se connaître. Ils savent ce qu’elle cherche : des fruits cueillis à maturité, jamais passés en chambre froide, jamais “fatigués”.

Le secret, chez Coco Passion, n’a rien de mystérieux.

« La base, c’est le produit. C’est le produit qu’on respecte. »

Ici, on ne se dit pas qu’un fruit abîmé “fera l’affaire” puisqu’il finira en confiture. Au contraire. Une bonne confiture commence par un beau fruit.

Un Atelier de Haute confiture à taille humaine

Dans leur Atelier de Haute Confiture, installé directement dans la maison familiale à Saint-Gilles-les-Bains, Corinne et Pascal Romeder font tout, à deux, du début à la fin.

Laver, couper, éplucher, trier : chaque fruit passe entre leurs mains. Les mangues sont taillées selon la texture recherchée. Les papayes sont épépinées une à une. Rien n’est industrialisé. Rien n’arrive sous forme de pulpe.

« Sinon, ça n’a plus de sens. »

Les fruits cuisent ensuite en petites quantités, dans des chaudrons en cuivre : deux, trois ou quatre kilos maximum. Corinne surveille les textures, les couleurs, la gélification naturelle. Le but n’est pas d’obtenir une confiture figée ou trop sucrée. Le but, c’est qu’à l’ouverture du pot, on reconnaisse immédiatement ce qui a été cueilli.

Pas le caramel. Pas le sucre. Le fruit !

C’est sans doute ce qui rend les confitures Coco Passion si reconnaissables : des couleurs vives, des goûts justes, les jeux de textures. On comprend alors ce que veut dire “Haute Confiture” : pas une expression pour faire joli, mais une précision de couture, une attention au détail, une élégance dans la manière de laisser le fruit parler.

Honorer le terroir réunionnais

Corinne ne cherche pas simplement à fabriquer “un bon produit”. Elle cherche à honorer quelque chose.

Le travail des producteurs, d’abord. Les heures derrière chaque récolte, les saisons difficiles, les marchés du matin, les aléas climatiques. Elle parle d’eux avec un respect évident.

Elle leur fait goûter ses créations. Et certains, encore aujourd’hui, la regardent avec étonnement : « Mais madame, pourquoi nous, on ne sait pas faire ça ? »

Peut-être que tout est là : transformer sans prendre la place. Sublimer sans effacer. Faire d’un fruit local un produit raffiné, sans jamais oublier la main qui l’a cultivé.

Coco Passion raconte aussi une certaine idée de l’artisanat : une entreprise volontairement restée petite. Humaine. Presque intime.

Pascal et Corinne travaillent, tous les deux, dans un atelier optimisé au millimètre où chaque geste a trouvé sa place avec les années.

Pascal apporte la rigueur, le regard technique, tout ce qui tient l’invisible. Corinne apporte la créativité, les recettes, le goût. Ensemble, ils avancent.

Et dans cette maison devenue atelier, entre les étagères de pots et les paniers de fruits frais, il y a quelque chose de profondément sincère : une gourmandise solaire, une exigence discrète, et cette idée simple, rare aujourd’hui, de prendre le temps de faire les choses bien.

Pot après pot.

Pour que les Réunionnais retrouvent la puissance d’un fruit travaillé avec justesse. Pour que les voyageurs repartent avec un pot dans la valise comme on emporte un morceau d’île.

Un peu de mangue, de passion, de vanille, de soleil.

Et, surtout, beaucoup de Corinne.

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