A Mafate vivait Ivrin, un patriarche qui était chrétien. Il chantait fort à la messe de minuit, mais n'était jamais sorti de son cirque. A ses petits enfants il enseignait toutes choses, et en particulier la direction de la mer, vers le Nord-Ouest.

Prenant les eaux à Cilaos, il entra en amitié avec un maraîcher indien nommé Arlin, comme lui créole de souche et un rien provocateur. Cette relation donnait lieu chaque année à une dispute sans fin, Arlin prenant plaisir, par espièglerie d'amitié, à prétendre que la mer ne pouvait se situer que dans le sens de la rivière, vers le Sud. Un jour, n'y tenant plus, ils décidèrent de gravir la montagne, pour en avoir le cœur net et savoir enfin qui avait raison. En chemin, tandis qu'ils s'approchaient du gîte à la nuit tombée, ils rattrapèrent un vieux commerçant de Salazie nommé Rachid, musulman rempli de piété. Toute la soirée ils échangèrent sur l'origine de la création, l'un défendant Brahma, l'autre Allah et le troisième Jésus, et aussi sur la direction de la mer, Rachid ne voulant pas démordre d'une mer située plein Nord-Est.

Ils se levèrent avant le jour, chacun bien décidé, dans sa foi absolue, à triompher des deux autres. Puis le soleil se leva, ils atteignirent enfin le sommet, et levèrent en même temps le nez au dessus de l'horizon. Et dirent ensemble d'une seule voix : " Ah vous voyez bien ! Je l'avais bien dit ! J'avais raison ! ", en montrant chacun une direction différente. Et la mer était au bout de chaque doigt. Alors ils partirent d'un immense éclat de rire. D'être monté plus haut, ils découvraient enfin qu'ils avaient tous les trois raison, mais qu'ils ne pouvaient le comprendre auparavant. Et ils se dirent en redescendant : " Sans doute le Créateur est-il comme la mer : il nous entoure mais nous n'en voyons que ce qui apparaît par l'ouverture de notre vallée. " Ils décidèrent de continuer à appeler leur pays « Réunion ».

Et en souvenir de cette découverte, Arlin, Ivrin, Rachid et leurs amis déjeunent ensemble, une fois par an.

Jeff